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Articles

Le portrait de Dorian Gray (Oscar Wilde)

  Discours, gloire et beauté Difficile de parler de ce roman classique, objet de tous les superlatifs. J’ai été charmé par l'intelligence des dialogues, la forte densité en aphorismes marquants et le portrait de la haute société londonienne oisive pour laquelle l'art de la conversation est un boulot à plein temps et la recherche du beau et du plaisir, un but en soi. Sur le fond, on sait qu'Oscar Wilde en avait sous le pied et qu'il ne pouvait pas appeler un chat un chat et que l'étendue de la débauche du magnifique Dorian Gray est sans cesse suggérée, ses vices ne pouvant pas être davantage détaillés. Le meurtre qu'il commet, à défaut d'être moins grave que tout le reste, est à la fin du 19ème siècle infiniment moins tabou. Reste la dimension fantastique du récit qui est à mon sens et à bon escient presque secondaire. De l'ordre, je l'imagine ainsi, de la métaphore, elle est à l'origine d'un épilogue mémorable. Pocket Classiques Le dramatique...

Un homme accidentel (Philippe Besson)

  Carambolage Mettre sur sa table de nuit un roman de Philippe Besson, c'est la garantie d'une lecture plaisir de quelques heures, et cela avant même d'avoir l'idée de le retourner pour lire la quatrième de couverture. Le pitch, pourtant sans suspense, balaie de toute façon les derniers doutes : au cours d'une enquête pour meurtre, un jeune flic de Beverly Hills tombe raide dingue d'un acteur star de cinéma et fout sa vie en l'air pour un amour si vibrant et total qu'il le mènera jusqu'à l'auto-sabordage. Quoi de plus romanesque ? Ce n'est pas le roman d'un hétéro qui se découvre homo mais celui d'un homme sur lequel s'abat une passion incontrôlable qui lui tombe dessus sans qu'elle s'annonce. Alors que paradoxalement je ne crois qu'aux hasards et aux choix, il n'y pas grand chose d'accidentel dans leur rencontre. C'est une sorte de rendez-vous avec l'autre et avec soi. Le narrateur doit le vivre que ce...

Soif (Amélie Nothomb)

  Le corps du Christ Amélie Nothomb a choisi ici un sujet ambitieux, polémique, voire casse-gueule. Elle est le Christ pendant sa Passion, c'est à dire pendant les dernières heures de sa vie entre son arrestation et sa mise au tombeau. Je pourrais dire que le narrateur est le Christ, mais pour moi à la lecture de Soif , c'est l'auteure que j'entends s'exprimer à la première personne du singulier. Qui d'autre ? Et elle est forte car, avec son habituel ton léger et son art consommé de la formule, avec un sens inné des idées aux considérations métaphysiques des plus limpides aux plus absconses, elle nous invite à la réflexion sur l'amour, la mort, la souffrance, la condition humaine et tout ce qu'on peut expérimenter quand on a un corps. Dieu ne pouvant ressentir tout cela, il a donc fourni tout ce qu'il faut à son fils le temps de son passage sur Terre. La soif, dont l'étanchement suffit au bonheur d’être incarné, prouve à elle seule l'existenc...

Le répondeur (Luc Blanvillain)

  Caméléon vocal Baptiste est imitateur. Contre rémunération, il accepte de décrocher le téléphone à la place d'un célèbre auteur en mal de tranquillité pour écrire l'oeuvre de sa vie. Il imite la voix de l'écrivain et le libère ainsi de la charge mentale chronophage que représente les autres. Cette mission incongrue avec carte blanche va pousser Baptiste à prendre des initiatives audacieuses et inattendues. Moi qui, encore une fois, aime la littérature réaliste qui sonne "juste", j'ai eu peur quand j'ai compris l'idée du scénario, que cette idée de contrefaçon un peu saugrenue devienne le prétexte à des situations bancales ou invraisemblables, ce qui ne m'aurait pas nécessairement déplu si le scénario tombait dans un excès burlesque, à l'image d'un livre de Franz Barteltt. Au bout du compte, le roman est plutôt sobre même si, il faut l'admettre, toutes les situations ne sont pas d'une crédibilité folle. Le résultat est mordant, moq...

Dans la nuit blanche (Olivier Adam)

  Trop tôt pour mourir À force de chroniquer les livres d'Olivier Adam - celui-ci est quand même le dixième - il devient difficile d'écrire quelque chose d'original sur sa littérature "infiniment sensible" qui me va systématiquement droit au coeur et cela dès la première ligne. À croire que l'on a, lui et moi, le même vécu affectif intérieur. Déjà, on a en commun les souvenirs périphériques et pavillonnaires et, plus accessoirement, les goûts musicaux pour l’avoir déjà croisé deux fois dans la foule de concerts parisiens et pour les références dans ses romans qui me parlent très souvent (dans celui-ci, il évoque Pomme). Heureusement pour lui, je ne suis pas le seul, nous sommes nombreux à raffoler de sa littérature. Dans la nuit blanche est un roman jeunesse aux propos à peine adoucis par rapport à ses romans plus adultes. Antoine, Léa, Hugo, Chloé, Gabriel et les autres ... différents points de vue qui font le tour des sentiments humains au travers d'un ...

Maurice (E.M. Forster)

  Pour vivre heureux ... Angleterre, début du siècle dernier, Maurice est un jeune homme issu d'une respectable famille bourgeoise, conscient de son rang et de ses obligations familiales et sociales. À Cambridge où il fait ses études, il fait la rencontre de Clive, un jeune aristocrate. Leur amitié lui fera prendre conscience de ses véritables inclinaisons amoureuses. Trente-trois ans après, je relis le roman certes avec une émotion plus raisonnée car la vie est passée par là, mais le plaisir est resté le même. Celui de profiter d'une élégante romance à l'ancienne entre jeunes gens de bonne famille qui se vouvoient, et des réflexions pleines de justesse et de subtilité sur les codes et les inévitables transgressions de la bonne société édouardienne, notamment les conventions sociales sur le mariage et les distinctions de classe. Le roman est d'autant plus remarquable qu'il a été écrit en 1913-1914 quand bien même il a été publié en 1971, l'année qui suit le décè...

America[s] (Ludovic Manchette et Christian Niemec)

  Born to run Philadelphie 1973, Amy a douze ans et trace la route en bus et auto-stop vers l'ouest, autant pour fuir des parents démissionnaires et une meilleure amie disparue trop tôt que pour retrouver sa grande soeur partie tenter sa chance en Californie. "Va là où tu es aimée". Ce conseil glané sur le chemin sera son GPS. Les premières pages de America[s] m'ont séduit par leur sincérité et leur légèreté malgré des circonstances compliquées pour la jeune fille. Au bout d'un moment, assez rapidement, l'histoire a commencé à gentiment m'agacer à force de voir Amy collectionner les rencontres globalement bienveillantes qui la font voyager sans argent, de manière assez peu crédible pour un roman réaliste. Et c'est justement au moment où je me rends compte que le roman assume pleinement sa part de naïveté et d'invraisemblance, que je lâche inconsciemment prise et prends goût à sa lecture. Le style est on ne peut fluide et le divertissement devient c...

Le coeur de l'Angleterre (Jonathan Coe)

Middle England Cela faisait un moment que j'étais curieux de découvrir Jonathan Coe, un auteur britannique qui aime raconter son pays sous l'éclairage de son climat politique et social. Ce roman-ci m'a aimanté car il parle du Brexit, un sujet que je trouve inhabituel en littérature. Comme l'annonce la quatrième de couverture, après l'union nationale au moment des JO de 2012 survient la désunion avec le référendum de 2016 qui provoquera la sortie du Royaume Uni de l'UE en 2020. Le coeur de l'Angleterre, c'est ici la région de Birmingham ou encore, comme le dit l'écrivain lui-même, l'Angleterre profonde, celle qui a peur de la mondialisation, de l'immigration, de l'appauvrissement, du déclassement d'un pays attaché à ses valeurs traditionnelles, en somme un pays comme un autre. Sauf que le pays est une île, que la situation se cristallise, le pays se divise en deux camps et le parti conservateur décide de jouer aux dés en consultant les...

Le joueur d'échecs (Stefan Zweig)

Échec au roi Entre deux tentatives d'amoindrissement de ma pile à lire, j'ai attrapé ce classique de Zweig dans le tout nouveau meuble à livres de l'immeuble. Les livres d'occasion sont des nids à acariens auxquels je suis allergique mais je n'ai pas résisté longtemps car il s'offrait à moi dans un plutôt bon état. Deux heures et une petite rhinite/conjonctivite plus tard, je l'avais terminé, ingurgité en une bouchée. Cette histoire de monomanie des échecs, résultat d'une situation subie sur fond de seconde guerre mondiale est fascinante. Il y a plusieurs types de torture et celle racontée par l'auteur autrichien est implacable et particulièrement raffinée. Il raconte à merveille le processus psychologique que le futur joueur d''échecs met en oeuvre pour échapper à la folie et qui, de fait, en entraine une autre tout aussi traumatisante, même si cette dernière lui sauve la vie. Ajoutons à cela, dans un final assez spectaculaire, le combat des...

Ce que nous confions au vent - Laura Imai Messina

Allo ! En voilà un bien joli roman japonais même si techniquement parlant, il ne l'est pas puisque l'auteure est italienne et l'a écrit en italien. Laura Imai Messina a tout de même fait sa vie au Japon et a parfaitement intégré les codes de la littérature nipponne pleine de sensibilité, telle qu'elle plait à beaucoup d'entre nous. Il existe quelque part en montagne une cabine téléphonique d'où on peut appeler et converser avec ses chers disparus. Cela relève bien sûr de la pure technique thérapeutique car ici on ne baigne pas dans le fantastique. Yui et Takeshi ne se connaissent pas encore mais ils vont, chacun de leur côté, vouloir confier leur peine au vent. Ils se rencontreront. Comme prévu, le résultat est irréprochable de poésie et de délicatesse autour du thème du deuil. Éloge de la patience et du souvenir, il ne peut que toucher tout un chacun. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié le roman en trouvant pourtant dommage que le récit se focalise au...

Sarah Bernhardt (Sophie-Aude Picon)

  Diva L'intérêt de la biographie d'une personnalité historique est de découvrir sa vie et son oeuvre mais aussi d'en apprendre davantage sur son milieu et son époque. C'est d'autant plus vrai avec celle de Sarah Bernhardt qui, à l'instar de la plupart des artistes, fut-elle la première star de l'histoire d'après sa biographe, n'a pas eu de rôle politique qui la rendrait historiquement incontournable. Pourtant, pour l'anecdote, elle s'est apparemment targuée d'avoir eu quelque influence lors de l'affaire Dreyfus ou concernant l'entrée en guerre des États-Unis en 1917. La valeur ajoutée ici est donc principalement artistique, au travers de la peinture de la vie théâtrale et de l'atmosphère créative et mondaine du Second Empire et de la Belle Époque. Sarah Bernhardt y évolue en femme libre et tapageuse qui sait tenir tête à ses contemporains, même les plus illustres, et vivre avec éclat et excentricité sans être snob pour un sou...

Les ailes collées (Sophie de Baere)

Mal amour Le jour de leur mariage, Ana fait la surprise à Paul d'inviter Joseph, un camarade d'enfance qu'il n'a pas revu depuis vingt ans. Flash-back immédiat, retour dans les années 80 et son enfance bancale entre deux parents qui ne savent pas comment communiquer, comment l'aimer, le rassurer et lui insuffler le goût de vivre, trop occupés à ne pas être heureux eux-mêmes. Viendra Joseph qui sera l'indispensable bouffée d'oxygène, une amitié essentielle qui entrainera les brimades des adolescents de son âge contre lesquelles il ne sait pas lutter, les ailes collées par le mal d'amour. Il l'a compris : une norme, ça se crée par inadvertance. Ça n'a pas de réelle nécessité. Et même, ça peut être ce qu'il y a de plus minable. Au fond, c'est juste un nombre. Le plus grand nombre. Ce roman est tout simplement magnifique. Sophie de Baere radiographie l'âme de ses personnages sans aucune faute de justesse et sait convoquer les émotions che...

Le baiser sur la nuque (Hugo Boris)

  Parade nuptiale Dès les premières lignes, on est ému par l'écriture d'Hugo Boris et par ses phrases courtes qui disent des choses simples avec des mots remplis d'intériorité et de sentiments, sans fioritures apparentes. Sa plume est de celles qui me vont droit au coeur et l'histoire commence telle une perfection avec une scène d'accouchement que j'ai trouvée vraiment très belle car il y a dans cette histoire un peu plus qu'une femme qui met au monde son premier enfant. D'ailleurs, les petits récits de naissance à la maternité où Fanny est sage-femme, avec leurs anecdotes touchantes et/ou étranges, sont ceux qui m'ont particulièrement séduit. J'aurais aimé que le roman ne soit fait que de ça, mais il se déroule principalement autour d'un piano où se met en place une parade nuptiale entre Fanny, malentendante, et Louis, son professeur de piano. Au cours d'un gracieux ballet plein de non-dits, ils vont se tourner autour avec délicatesse, d...

Et c’est ainsi que nous vivrons (Douglas Kennedy)

  Guerre froide À la librairie La bicyclette bleue , Douglas Kennedy précisait que son nouveau roman ne sortirait aux États-Unis qu'en 2024. Après les primaires de l'élection présidentielle ? Le sujet de ce roman d'anticipation ou de dystopie, je ne sais pas quel terme convient, est en effet "touchy". Nous sommes en 2045, la sécession des États-Unis a eu lieu une dizaine d'années auparavant. Les états anciennement démocrates forment un pays progressiste dont la liberté est pourtant limitée par une surveillance immodérée, tandis qu'une théocratie inflexible règne sur les "flyover states", ces états au centre du pays acquis aux idées du parti républicain. Vous l'avez compris, Douglas Kennedy nous décrit ce que pourrait devenir son pays, et par extension notre monde, si l'actuelle accentuation de la polarisation des idées prenait un tour ... définitif. Comme à son habitude, Kennedy est le meilleur quand il décrit, dissèque et analyse les res...

L'institut (Stephen King)

  Pour le pire et le ... meilleur ? Rien de tel qu'un pavé de Stephen King pour entamer les lectures de l'été ... Mais autant ne pas y aller par quatre chemins : j'ai trouvé L'institut un peu longuet. Après un début en fanfare, le célèbre auteur prend son temps pour mettre les choses en place et faire avancer les évènements. Bien que dans mes souvenirs King est plutôt coutumier du fait, c'est presque un comble pour ce type de roman qui est supposé mettre en avant l'action et les rebondissements. Pour le coup, on a le temps de s'attacher aux personnages, notamment à Luke et à Tim qui ne se connaissent pas encore mais dont on devine rapidement qu'ils vont devenir alliés face à l'adversité. L'adversaire : une organisation secrète qui enlève des enfant surdoués pour exploiter leurs dons dans un but mystérieux, pour le pire ... et le meilleur ? Après l'ultime point culminant de l'action, les explications arrivent enfin au cours d'un épil...

Et toujours les forêts (Sandrine Collette)

Ravage Je sais bien que ce n'est pas une chose à faire mais à la lecture de Et toujours les forêts , je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Ravage pendant une bonne partie du roman, en tout cas ce dont je me souviens du roman de René Barjavel : une histoire de fuite et de survie dans un monde anéanti par la main de l'homme, avec sur les épaules des miraculés le poids accablant du souvenir d'un paradis perdu. L'écriture de Sandrine Collette n'est pas moins lyrique et évocatrice mais dans un style plus rugueux. Les phrases sont courtes, sèches et hachées et le lecteur doit parfois décoder pour saisir pleinement le récit. La nature nourricière et plantureuse a disparu, le monde est à genou, sans lumière, sans couleurs, ni bruits. L'auteure a le talent de nous le faire ressentir. C'est sombre, c'est désespéré, c'est angoissant mais les phrases sont belles. Le roman est magistral. Evidemment, ce qui participe au malaise et à la fascination morbide ...