Accéder au contenu principal

Articles

Affichage des articles associés au libellé [Prix Goncourt]

La maison vide (Laurent Mauvignier)

  Le journal d’une maison de famille Cette année, la légitimité du lauréat du Prix Goncourt semble moins contestée que d’habitude. Attribué à « La maison vide » de Laurent Mauvignier, il récompense une œuvre spectaculaire aux grandes qualités littéraires. Épais de 750 pages, ce roman à la lecture exigeante fait corps avec ses personnages, surtout féminins mais pas que, et avec les évènements intimes et historiques qu'ils ou elles traversent. L'écriture, étirée en longues phrases, les tourne et les retourne pour en tirer leur substantifique moelle et créer, avec une grande force narrative, une grandiose fresque autour du passé réinventé de la famille de l'auteur sur la base de ce qu'il en sait. La fiction devient réalité et « C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s'est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir ; le récit que j'en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d...

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Jean-Paul Dubois)

  Chacun sa route Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon est un titre à rallonge mais bien trouvé car il colle parfaitement au prix Goncourt 2019 qui, sans réelle intrigue, m'apparaît surtout comme une galerie de portraits d'hommes et de femmes qui traversent leur vie avec leur force, leur boulet au pied ou tout simplement leur vision du monde bien souvent différente de celle de leur voisin. Paul est un Français qui purge une peine de deux ans dans une prison de Montréal. Comment en est-il arrivé là ? C'est tout le propos du récit de son parcours, constellé de flashbacks, entre une mère libertaire et gérante de cinéma, un père danois et pasteur, une femme amérindienne et pilote d'hydravion, un voisin président de copropriété insupportable et un compagnon de cellule brut de pomme et fan de Harley Davidson. Tout un programme. Ce dernier est à mes yeux le personnage le plus réjouissant et attachant du roman avec son franc parler dénué de filtre. Pres...

L'anomalie (Hervé Le Tellier)

  Le miroir du monde Je suppose que ce prix Goncourt n'est pas meilleur qu'un autre mais une chose est sûre : il est brillant et captivant. L'auteur explore un genre en général plutôt exploité par les romanciers américains plus connus pour l'efficacité de leurs scénarios et l'intensité de leur suspense que pour leur style littéraire. Hervé Le Tellier, lui, parvient à scotcher le lecteur façon page-turner sans pour autant négliger la qualité de l'écriture. Une "anomalie" spatio-temporelle dont qu'il faut mieux taire ici la nature exacte de peur de divulgâcher l'intrigue, apparaît lors d'un vol Air France Paris-New York. Ses effets sont spectaculaires. De quoi électriser la population et faire paniquer les gouvernements ... L'anomalie s'apparente au roman fantastique mais a rapidement l'intelligence de mêler anticipation, psychologique, sociologique, philosophique et métaphysique. Ça évoque Trump et Macron, le confinement, le rep...

Leurs enfants après eux (Nicolas Mathieu)

  L'effroyable douceur d'appartenir Le prix Goncourt 2018 se termine par ces mots. Au même titre que le titre du roman, ils illustrent à merveille ce que l'auteur a voulu faire en racontant une région, une époque, une génération. Apparemment  Nicolas Mathieu sait de quoi il parle. Il faut, comme lui, avoir été ado en Lorraine suburbaine dans les années 90 pour faire vivre Anthony, Hacine, Stéphanie, Hélène et Patrick. Ses personnages sont les archétypes d'une France périphérique, à la fois banals et saisissants, emportés par une vie déjà écrite à leur place, sauf à avoir les armes et accès à l'ascenseur social qui dépendent essentiellement du milieu social où l'on grandit. Le lecteur, lui, n'a pas forcément vécu la même expérience mais il sait intuitivement que tout est parfaitement juste et en place.  Plus que l'histoire quasi-quotidienne et sans réelle tension dramatique (la relation entre Anthony et Hacine fait un peu office de) et les protagonistes r...

Le soleil des Scorta (Laurent Gaudé)

Ils sont venus, ils sont tous là Je l'ai parfois dit, c'est l'émotion et la justesse du récit que je recherche principalement dans la fiction. Probablement davantage que le divertissement pur ou même l'opportunité d'apprendre quelque chose. Il y a forcément des contre-exemples dans mes lectures passées mais j'ai vraiment la sensation que lorsque les circonstances sont éloignées de moi, que je ne peux  pas m'identifier aux situations ou aux personnages, le plaisir en est limité. A contrario, plus l'empathie est possible, plus l'émotion survient. En ce sens, la famille italienne soit-disant maudite du roman de Laurent Gaudé, dont le lecteur suit les hauts et les bas sur une centaine d'années, m'est apparue excessivement peu tangible. Le cadre irréel des Pouilles rurales, les liens du sang, l'honneur, les hommes implacables, la religion superstitieuse, le poids des racines et des traditions la font davantage ressembler à un conte qu...

La vie devant soi (Romain Gary / Émile Ajar)

Et les deux pieds dedans Mohammed, dit Momo, est fils de pute. Entendez par là enfant de travailleuse du sexe, et accessoirement victime de "la loi des grands nombres" (Il a en effet tellement de pères potentiels). Depuis toujours et donc depuis environ dix ans, il vit à Belleville en pension chez Madame Rosa, une vieille femme juive haute en couleurs, qui a connu un temps son heure de gloire autour de la rue Saint-Denis. La vieille dame est très malade. Avec l'aide de Madame Lola, ancien boxeur sénégalais, et de ses autres voisins de tout bord (et de tous bords), le jeune Arabe va s'occuper d'elle. Car ces deux-là représentent tout l'un pour l'autre, ils s'aiment d'un amour de toujours. Je suis heureux de plonger enfin dans la prose de Romain Gary, auteur majeur de la littérature française du vingtième siècle. La vie devant soi , publié sous le pseudonyme d'Émile Ajar et lauréat du prix Goncourt 1975, est un roman brillant que je...

Chanson douce (Leïla Slimani)

Une nounou d'enfer Le prix Goncourt 2016, omniprésent en ce moment sur les étalages des libraires, me souriait avec sa couverture bleu pastel et son titre apaisant. A l'intérieur, c'est une tout autre chanson ... nettement moins douce. Dès le début, heureusement je dirais, on nous annonce la couleur : ça va mal se finir pour le couple Massé, jeunes parisiens bourgeois bohême qui embauche Louise pour s'occuper de leurs deux enfants en bas âge. Louise est la nounou parfaite. Tellement parfaite et indispensable qu'elle devrait inquiéter ces jeunes parents, trop contents pourtant de fermer les yeux sur sa disponibilité excessivement maniaque. Car pourquoi s'en plaindre quand on peut ainsi poursuivre sa brillante carrière et retrouver le soir venu ses enfants et la cuisine torchés ? Chanson douce n'est pourtant pas un thriller psychologique dans le genre de La main sur le berceau . Il n'y a pas de suspense en tant que tel puisque l'épilogue est ...

Au revoir là-haut - Pierre Lemaitre

Aux grands hommes la patrie reconnaissante ... L'actualité littéraire, en tant que telle, ne m'intéresse pas. Il y a une grande quantité de livres qui sortent continuellement et certains obtiennent des prix plus ou moins prestigieux qui échappent à ma vigilance. Sans raison particulière, je me souviens en revanche très bien avoir été intrigué par l'attribution en 2013 du prix Goncourt à Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre. L'écrivain, célèbre pour ses thrillers, était ému et parlait bien de son sujet à mille lieues de son travail habituel puisqu'il évoque ici l'époque qui suit immédiatement la fin de la première guerre mondiale. Le roman commence d'ailleurs brillamment par une dramatique et hallucinante scène de bataille dans les tranchées en novembre 1918, seulement quelques jours avant l'armistice. Albert et Édouard, deux simples soldats, après avoir longtemps combattu l'un à côté de l'autre sans se fréquenter, vont voir leurs destins ...