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Articles

Les heures (Michael Cunningham)

Concordance des temps Les heures semble être le roman phare de l'oeuvre de l'auteur de La maison du bout du monde , lu il y a déjà plus de quatre ans. Virginia, Clarissa et Laura sont trois femmes à trois époques différentes. La première, l'écrivain Virginia Woolf, se noie volontairement dans une rivière dès les premières pages du roman. Les deux autres ont un lien avec elle que le lecteur découvre petit à petit, une connexion à la fois évidente et pas tant que ça car ce sont des femmes comme il en existe des millions sur Terre. Elles cherchent leur place dans un monde où elles se sentent ni libres ni heureuses. A quelques décennies d'intervalle, les heures s'étirent pour chacune d'elles au cours d'une journée, compliquée comme tant d'autres, de leur existence. C'est l'occasion pour Michael Cunningham de déployer sa plume sensible en esquissant le portrait de ses héroïnes ordinaires, personnages désenchantés et submergés par un ma...

La place (Annie Ernaux)

"La grippe, moi, je la fais en marchant" Trouver sa place. La place dans la société pour une jeune fille quittant le modeste cocon familial pour étudier les lettres modernes dans une grande ville ? Ou la place de son père, homme à la fois humble et fier, le complexe de ses origines ouvrières chevillé au corps, tout autant terrifié à l'idée d'être méprisé pour sa condition par les gens instruits que de laisser ses propres pairs s'imaginer qu'il la renie. "Il ne faut pas péter plus haut qu'on l'a" comme on dit chez lui en Normandie. Je connais à peine Annie Ernaux, mais j'ai la sensation qu'à travers ce récit, elle parle autant d'elle que de son paternel auquel elle consacre pourtant un livre. Par une tournure épurée qui peut même laisser croire à une absence de style, elle fait le portrait d'un honnête homme comme il y en a probablement des milliers en France. Des faits, des anecdotes, des souvenirs, des impressions ...

D'après une histoire vraie (Delphine de Vigan)

Serpent à plume J'avoue être bon client de la littérature "autobiographique" que propose Delphine de Vigan avec Rien ne s'oppose à la nuit et D'après une histoire vraie . L'auteur se met elle-même en scène en tant que personnage principal de ses romans et encore plus pour celui-ci que pour le précédent lorsqu'il était d'abord question de sa mère. Dans D'après une histoire vraie , elle est la victime de manipulations de la part d'une jeune femme qui va s'inviter insidieusement dans sa vie et vouloir influer sur son écriture. On ne saura probablement jamais la part de vérité dans cette fiction soit-disant inspirée de faits réels. Delphine de Vigan a-t-elle vécu une histoire similaire de près ou de loin ? Je suis tenté de croire que c'est plutôt de loin. A partir de ce constat, est-ce si important de le savoir ? Je me satisfais complètement de ce qui est dit dans le passage reproduit ci-après, issu d'un dialogue entre Delph...

Ils vont tuer Robert Kennedy (Marc Dugain)

Coup d'état permanent Ils vont tuer Robert Kennedy est un roman ambitieux sur les assassinats de John et Robert Kennedy en 1963 et 1968. Pour l'étude de cette décennie compliquée de la vie politique américaine, Marc Dugain, que je découvre ici pour la première fois, a sans nul doute fait un gros travail de recherche. La lecture m'a paru plutôt ardue, non pas parce que la plume ne serait pas vivante et fluide ou les explications insuffisantes ou peu claires, mais parce que les évènements racontés sont opaques puisqu'ils dissimulent enjeux et actions qui échappent à l'immense majorité d'entre nous. L'auteur prend le parti de narrer ces épisodes comme si conspiration et réalité historique ne faisaient qu'un. En tout cas, c'est ainsi que je l'ai ressenti. Les Russes, Fidel Castro, la mafia, le complexe militaro-industriel, les producteurs texans de pétrole, les concurrents républicains et démocrates des frères Kennedy ... tous ont un rô...

Une vie (Simone Veil)

Une vie qui compte Pour sa bataille dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale en faveur de l'IVG et pour sa déportation pendant la guerre, Simone Veil avait déjà mon entière bienveillance. Quelques mois après son décès et tout autant avant son entrée au Panthéon, il était temps d'en savoir plus sur cette femme à la vie et à la carrière irréprochable, pour ce que j'en ai lu. Sans pour autant être un exercice facile, quoi de mieux qu'une autobiographie pour livrer un témoignage testamentaire de son passage sur Terre ? On écrit ce que l'on souhaite sur soi et on ne laisse à personne la possibilité de déformer sa vision des choses, même si j'imagine qu'il est tentant de se montrer sous son meilleur jour en occultant les aspects les moins brillants. En pensant à Une vie , le premier mot qui me vient pourtant à l'esprit est "pudeur" tant on ne perçoit pas dans le récit de Simone Veil, née Jacob, toute l'ampleur de l'horr...

Retour parmi les hommes (Philippe Besson)

Fuir pour mieux revenir Ce n'est rien de le dire, la suite du magnifique premier roman de Philippe Besson, En l'absence des hommes, se devait d'être à la hauteur pour raconter le récit de vie de Vincent après la tragique mort au combat de son amoureux dans une tranchée. J'avais en effet le sentiment que ce premier chapitre se suffisait à lui-même, que la magie de l'émotion ressentie face à l'extrême délicatesse de la correspondance entre Vincent et Arthur aurait du mal à se reproduire. Vincent a quitté Paris pour fuir son malheur, s'oublier dans l'effort et l'errance, s'anesthésier le cœur et la tête. Il voit l'Europe, l'Afrique, l'Asie ... L'écrivain raconte ce périple avec un peu trop de lyrisme et en utilisant des clichés qui m'ont fait lever les yeux au ciel et, dès le début, ont instillé la déception en moi pour le restant de la lecture. Le plaisir est tout de même de retour lorsque le jeune homme s'embarque par b...

D'un trait de fusain (Cathy Ytak)

Tu veux que je te fasse un dessin ? C'est en mettant en ligne la photo ci-dessus que je m'aperçois de la signification de la couverture de ce roman pour la jeunesse qui vise juste. Le triangle rose, la trace des morts à la craie ... elle annonce la couleur. De la couleur, Marie-Ange en voit dans chaque mot et en jette quotidiennement sur les pages de son carnet de croquis. Elle a dix-sept ans et compte les jours jusqu'à sa majorité, lorsqu'elle pourra prendre le large, loin de parents réactionnaires qui sont à mille lieues de l'attitude cool de ses amis d'école d'arts graphiques, son grand copain Sami en tête. Son chemin va croiser aussi celui d'un garçon séropositif qui milite à Act Up et son monde va en rester bouleversé ... Ce roman est précieux car il parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, lorsque le SIDA était, davantage que maintenant, la maladie honteuse des homos, qu'on n'avait pas les mo...

Un amour pour rien (Jean d'Ormesson)

Un amour pour voir Une lectrice qui me suit m'a mis ce livre entre les mains et je la remercie car je n'aurais pas su quoi lire de Jean d'Ormesson, dont je ne connais pas l'oeuvre littéraire d'une (longue) vie. En nommant son roman ainsi, je vois bien ce que l'écrivain a voulu signifier. L'amour de Philippe, le narrateur, pour la jolie Béatrice est un amour malheureux, et sûrement voué à l'échec dès le début tant les deux amants sont différents et non synchronisés. Lors de leur insouciant séjour romain, le jeune homme préfère mordre la vie et les femmes à pleines dents tandis que sa romantique compagne s'enflamme pour lui seul. Lorsque finalement, lassée, elle se détachera, il se mettra à regretter amèrement son inconduite. A se demander si la souffrance qu'il ressent alors n'est pas plutôt une forme d'amour-propre blessé, la conséquence du désamour de la belle, de la fin de non-recevoir qu'elle lui oppose. Pour en revenir ...

Un homme - Philip Roth

Comme un autre Même si Un homme se révèle être très différent de l'unique roman déjà lu de Philip Roth ( Le complot contre l'Amérique, une uchronie historique et politique), il comporte comme lui des aspects d'inspiration fortement autobiographique. Le protagoniste principal semble être à chaque fois le même puisqu'il traîne derrière lui une histoire personnelle similaire à celle de l'écrivain américain. Ici, le point de vue est pourtant universel. A ce titre, le titre du roman en français est presque aussi bon que celui en anglais. Everyman illustre en effet parfaitement le propos du livre, celui de raconter l'histoire de vie d'un  Juif du New Jersey, homme américain moyen sans destin particulièrement marquant. Le roman suit avec talent cet homme de sa naissance à sa mort, avec ses hauts et ses bas, ses amours, sa famille, ses collègues ... L'auteur met l'accent sur les maladies qui auront rythmé sa vie, comme pour illustrer l'id...

Les gens heureux lisent et boivent du café - Agnès Martin-Lugand

Les gens heureux devraient arrêter de fumer Je vais finalement assez peu chercher l'avis des internautes concernant les livres que je commente ici. Pourtant, je sens intuitivement que nombre de lecteurs, même s'ils sont minoritaires, ont fait le même constat que moi : le titre extrêmement séduisant et accrocheur de ce roman (sûrement le coup de génie d'un éditeur) est trompeur. Les gens heureux lisent et boivent du café se trouve être le nom du café littéraire que possède le personnage principal qui n'y met quasiment pas les pieds du roman. Il n'a donc pas de rapport évident avec l'histoire, sauf peut-être celui de vouloir illustrer l'idée d'un message pour l'héroïne qui s'enfuit en Irlande dans l'espoir d'y surmonter la disparition de sa fille et de son mari. En gros, pour son salut, il faudrait qu'elle tente de se retrouver et de tendre à la paix intérieure qu'engendre la lecture confortable d'un bon bouquin avec un ...

Son excellence Eugène Rougon (Émile Zola)

Cahier de doléances Après La faute de l'abbé Mouret , il a été un peu difficile de me remettre à la série des Rougon-Macquart tant sa lecture avait été longue et, à certains moments, presque pénible. Avec le sixième « épisode » que je viens de terminer, je me suis davantage diverti même si Son excellence Eugène Rougon n'atteint pas les sommets des quatre premiers volets. Ici, pas de littérature descriptive à outrance mais juste ce qu’il faut pour faire le récit du parcours d’un animal politique sous les ors du Second Empire. Le roman est en effet plutôt sobre de ce point de vue, Zola utilisant énormément le dialogue pour dresser un portrait au vitriol de la société politique de l’époque, une sorte de régime parlementaire servile à l'Empereur. Le récit tourne autour de la figure imposante d'Eugène Rougon,  le fils aîné des Rougon de Plassans. Il a le goût du pouvoir dans son ADN et est devenu ministre. Il réunit autour de lui une petite foule d’amis qui le metten...

Un personnage de roman - Philippe Besson

Emmanuel Sorel La plupart des présidents de la Cinquième République auraient eu leur écrivain attitré, leur biographe de campagne. Je ne me suis pas penché sur la question mais il est clair que la récente proximité de Philippe Besson et d'Emmanuel Macron a conduit à l'émergence d'un projet d'écriture qui s'inscrit naturellement dans cette tradition. Au politicien, il restera une trace littéraire (romanesque ?) supplémentaire et à l'écrivain, le plaisir de s'être exprimé sur une campagne vécue sinon de l'intérieur (Besson ne fait pas partie de l'équipe En Marche !) du moins comme témoin privilégié des moments importants. Des moments importants mais ainsi d'autres moments qui le sont un peu moins mais qui pour le coup sont captivants pour le lecteur qui a ainsi la sensation d'être dans le secret des dieux. Le point fort du livre réside en effet dans le recueil de quelques confidences reçues de Brigitte et Emmanuel Macron. Un...

Madame de Sévigné - Stéphane Maltère

Femme de lettres Cette biographie n'était pas dans ma PAL. Elle s'y est invitée au sommet lors de la visite du château de Grignan (Drôme), dans la collégiale duquel la marquise de Sévigné repose (ou plutôt reposait car son corps en a été violemment retiré à la Révolution). Elle y est décédée en 1696 à l'âge de 70 ans lors de son troisième séjour auprès de sa très chère fille, Françoise de Grignan, destinataire des lettres qui firent sa renommée. Marie de Rabutin-Chantal, devenue Madame de Sévigné par mariage, n'a jamais su qu'elle passerait à la postérité après la publication de sa correspondance quelques décennies après sa mort. Elle n'a jamais eu l'ambition d'une carrière littéraire et a même ignoré la proposition de l'un de ses cousins, conscient de son talent d'écriture, de travailler sur un roman. Elle vécut une vie privée classique, certes toute relative puisque sans côtoyer au quotidien la cour de Louis XIV, elle y faisait des...

Central park - Guillaume Musso

Very bad trip Je n'avais aucune envie de relire de sitôt un roman de Guillaume Musso malgré l'image sympathique que j'ai de lui. Ce mélange de romance et de fantastique découvert dans La fille de papier et qui semble avoir été sa marque de fabrique, m'avait laissé plutôt perplexe. Comme il semblerait qu'il ait abandonné le fantastique pour un style davantage réaliste et proche du thriller/polar, je me suis laissé tenté assez facilement par la quatrième de couverture de Central park , dont le pitch est sans nul doute accrocheur. Central park est plutôt addictif puisque le suspense est présent dès la toute première ligne jusqu'à la presque toute fin. Le lecteur a envie de savoir ce que Gabriel et Alice peuvent bien faire ensemble attachés l'un à l'autre sur ce banc de Central park. Le fameux parc  de New York n'est que le point de départ d'un thriller qui démarre sur les chapeaux de roues sur fond de tueur en série dans la nature et ...

La fille du train - Paula Hawkins

Femmes imparfaites A force de voir ce bouquin partout, j'ai craqué, je me le suis procuré et ne l'ai point regretté. La fille du train est un thriller psychologique prenant et bien tourné, avec une idée de départ sympathique, une rédaction soignée et un récit bien construit. Paula Hawkins mérite son joli succès. Rachel est à la dérive, la vie ne lui a récemment pas fait de cadeau. Dépressive et alcoolique, elle a une fâcheuse tendance à prendre des décisions hâtives et maladroites. Le lecteur, pourtant, prend d'emblée son parti lorsqu'elle ne peut s'empêcher de se mêler du drame dont elle est indirectement témoin, comme si elle se sentait investie d'une mission. En effet, la jeune inconnue idéalisée qui vit dans une maison en bord de voie de chemin de fer et que Rachel aime observer chaque jour de la fenêtre de son train, disparaît mystérieusement. Rachel habitait auparavant le quartier. Mue par des ressorts inconscients, elle ne va pas hésiter longt...

La mémoire des embruns (Karen Viggers)

Bout de monde Mary est la veuve d'un gardien du phare de Cape Bruny à l'extrême sud de l'île Bruny, elle-même au sud de la Tasmanie, grand île au large de la côte méridionale de l'Australie. Autant dire que de la vigie au sommet de la tour ronde et blanche, elle apercevrait, si c'était possible, l'Antarctique, continent glacé où, il y a neuf ans, son plus jeune fils Tom passa un hiver rude.  La santé de Mary décline et un homme de son passé menace de dévoiler un secret de jeunesse ... Elle part se réfugier sur l'île où tant de souvenirs abondent. Il est temps de rendre un dernier hommage à son mari, à sa vie. L'ambiance est posée. On est dans un bout de monde au bout du monde. Les hommes sont rares et taiseux, la nature est imposante et sans concession, les sentiments sont violents, comme les éléments. L'océan grandiose est intégré à chaque page. Il apporte son parfum, les embruns fouettent le visage, les albatros frôlent la surface de l...